19.04.03
Le cercle du pouvoir à Washington
Le texte ci-dessous est la traduction d’un extrait d’un article du Spiegel Online, «(Der Krieg, der aus dem Think Tank kam» (La guerre issue du groupe de réflexion).
Ce qui a été concocté par les groupes de réflexions au cours des années 90 – de la mise sur la touche de l’ONU à la série des futures guerres d’asservissement – n’a absolument rien à voir avec un complot: presque toutes ces visions de superpuissance mondiale ont été publiées et certaines sont accessibles sur Internet.
Certes, on les a longtemps considérées comme des élucubrations dues à des intellectuels marginaux, à des vestiges archiconservateurs des années Reagan, à des partisans de la guerre froide mis au placard qui, financés par des lobbys, hibernaient politiquement dans quelques bureaux tandis que Bill Clinton et son vice-président Al Gore gouvernaient à Washington.
A la Maison Blanche, il soufflait alors momentanément un vent d’internationalisme: on parlait de «partenariats pour l’universalisation des droits de l’homme» et de «multilatéralisme» équitable dans les relations avec les alliés. L’agenda comprenait des accords sur la protection climatique, la limitation des armements, l’interdiction des mines antipersonnel et l’établissement d’une juridiction internationale.
La chute de Saddam Hussein était prévue dès 1998
Dans ce climat libéral, on ignora quasiment l’existence du «Projet pour un nouveau siècle américain» (PNAC), fondé en 1997, et qui lutte, selon ses statuts, «pour le leadership global de l’Amérique». Il y a 5 ans déjà, le 28 janvier 1998, le groupe, dans une lettre adressée à Bill Clinton, invitait le président des Etats-Unis à provoquer la chute de Saddam Hussein et à modifier radicalement son attitude à l’égard de l’ONU. En effet, tant qu’on ne saurait pas au juste si Saddam Hussein possédait ou non des armes de destruction massive, une menace pesait sur les USA, Israël et les Etats arabes modérés de la région de même que sur «une partie importante des réserves mondiales de pétrole».
Dans ce document de 1998, on pouvait lire en outre ceci: «Cela signifie qu’il faut être prêt à conduire une action militaire à brève échéance car la diplomatie a manifestement échoué. A long terme, il s’agira de destituer Saddam Hussein et son régime. […] Nous pensons qu’avec les résolutions déjà existantes de l’ONU, les Etats-Unis ont le droit d’entreprendre les démarches nécessaires, y compris celles de nature militaire pour défendre nos intérêts vitaux dans la région du Golfe.
En aucun cas, la politique américaine ne doit se laisser paralyser par l’attachement obstiné du Conseil de sécurité au principe des décisions prises à l’unanimité.»
Plan pour une guerre d’agression
La lettre aurait pu finir dans les archives de la Maison Blanche sans susciter d’intérêt, mais elle apparaît comme l’esquisse d’une guerre d’agression et elle a été signée par 10 membres du PNAC qui font tous actuellement partie de l’administration Bush :
• Richard B. Cheney est vice-président des Etats-Unis,
• Lewis Libby est le chef de cabinet de Cheney,
• Donald Rumsfeld est le ministre de la défense de Bush,
• Paul Dundes Wolfowitz est secrétaire adjoint à la défense,
• Peter W. Rodman est responsable de la sécurité internationale,
• John Bolton est secrétaire d’Etat au contrôle de l’armement,
• Richard Armitage est l’adjoint du ministre des affaires étrangères,
• Richard Perle, ancien adjoint au ministre de la défense de Reagan, est le chef du Defense Policy Board (Conseil politique du Pentagone),
• William Kristol, président du PNAC, est un conseiller de Bush et passe pour être le «cerveau du président»,
• Zalmay Khalizaz, après avoir été ambassadeur extraordinaire et «faiseur de roi» en Afghanistan, est maintenant l’envoyé spécial de Bush auprès de l’opposition irakienne.
Il y a plus de dix ans déjà, deux vautours de ce cercle avaient esquissé un Guide de planification de la défense qui avait fait scandale dans le monde lorsqu’il avait été publié par la presse.
Les propositions des actuels membres du gouvernement Wolfowitz et Libby, révélées en 1992 par le New York Times, visaient à remplacer la doctrine de la dissuasion développée pendant la guerre froide par une stratégie globale tout à fait nouvelle.
Lutte pour la suprématie mondiale
Il fallait maintenir durablement la position de superpuissance des Etats-Unis, également vis-à-vis de l’Europe, de la Russie et de la Chine. A ces fins, il s’agissait de recourir à des «mécanismes» destinés à dissuader les concurrents potentiels «de mettre en question notre leadership ou même simplement de vouloir jouer un rôle majeur dans une région ou dans le monde». Une fois connues, ces propositions provoquèrent de la mauvaise humeur dans les métropoles d’Europe et d’Asie.
Selon Wolfowitz et Libby, il était nécessaire avant tout de créer une suprématie américaine stable en Eurasie. Tout pays qui, par exemple en se dotant d’armes de destruction massive, menaçait les intérêts des USA, devait s’attendre à des attaques préventives. Les alliances classiques devaient être remplacées par des «coalitions ad hoc, qui ne dureraient pas plus longtemps que la crise en question».
En septembre 2000 – quelques mois seulement avant l’arrivée au pouvoir du gouvernement Bush – le PNAC termina une suite à son projet de stratégie politique globale de 1992. Cette étude – disponible sur Internet – intitulée «Rebuilding America’s Defense» et commandée par Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz et Libby, est également consacrée à la question de savoir «comment maintenir la suprématie des USA dans le monde, prévenir l’essor d’une grande puissance rivale et assurer la sécurité internationale conformément aux principes et aux intérêts américains».
«Cavalerie dans la nouvelle zone frontalière américaine»
Entre autres, il faut que les Etats-Unis, en augmentant considérablement ses dépenses d’armement et en développant un bouclier antimissile dans plusieurs pays devienne capable «de mener parallèlement de nombreuses guerres importantes qu’ils ont décidées tout seuls». De toute façon, l’Amérique doit contrôler la région du Golfe. «Les Etats-Unis ont tenté depuis des années de jouer un rôle durable dans l’architecture de la sécurité dans le Golfe. Le conflit non résolu avec l’Irak en fournit certes le motif, mais la présence de forces armées importantes dans le Golfe est nécessaire, indépendamment de la question du régime de Saddam Hussein.»
Les auteurs, dans leur langage vigoureux de héros de western, qualifient les forces armées américaines stationnées à l’étranger de «cavalerie dans la nouvelle zone frontalière américaine». Les missions de promotion de la paix, poursuivent les auteurs, doivent plutôt relever du leadership américain que de l’ONU.
Diplomatie du revolver sur la tempe
A peine George W. Bush avait-il, après sa victoire électorale contestée, pris la succession de Bill Clinton qu’il fit entrer dans son gouvernement les vautours du PNAC. Pour un sabreur comme Richard Perle, partisan, selon l’hebdomadaire hambourgeois DIE ZEIT, de la «diplomatie du revolver sur la tempe», on trouva un poste clé à la tête de l’officieux Defense Policy Board qui est très proche du chef du Pentagone Rumsfeld.
A une vitesse vertigineuse, ces messieurs appliquèrent la stratégie du PNAC. Bush dénonça toute une série d’accords internationaux de l’ère Clinton, malmena l’ONU et se mit à traiter ses alliés comme des vassaux. Et, lorsque, à la suite des attentats du 11 septembre, la panique saisit l’Amérique et que des lettres contenant de l’anthrax se mirent à circuler dans le pays, les «Bushistes» estimèrent manifestement que le moment était venu de ressortir des tiroirs du PNAC les anciens projets concernant l’Irak. Six jours déjà après l’attaque contre le World Trade Center, Bush signa un décret ordonnant la préparation d’une guerre contre le réseau terroriste et les talibans. Il contenait un deuxième paragraphe – qui fut tout d’abord tenu secret – ordonnant aux militaires d’élaborer des scénarios pour une guerre en Irak. •
Source: Spiegel Online du 4/3/2003
(Horizons et débats, numéro 19, avril 2003)
Source : Horizons et Débats
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